Vendredi 3 octobre 2025, dans le cadre du Festival International de Géographie, ma classe a eu la chance d’accueillir deux intervenants d’exception : Nephtys Zwer, historienne et contre-cartographe, et David Goeury, docteur en géographie. Ensemble, ils ont proposé à mes élèves un atelier intitulé « Dessine-moi ta cour ! », une rencontre entre émotions, espace et réflexion citoyenne.


Un territoire qui porte l’histoire du monde
Saint-Dié-des-Vosges, ville marraine de l’Amérique, est indissociable de la grande histoire géographique : c’est ici que Martin Waldseemüller, au début du XVIᵉ siècle, réalisa la célèbre mappemonde baptisant le « nouveau continent » du nom d’Amerigo Vespucci. Cette filiation symbolique fait de la géographie bien plus qu’une discipline scolaire : une clé de compréhension du monde et de notre place en son sein.
C’est dans cet esprit qu’est né le Festival International de Géographie (FIG), qui réunit chaque année chercheurs, enseignants, artistes et passionnés pour réfléchir aux liens entre les territoires et les hommes. Pour les écoles, le FIG propose un catalogue de formations et d’ateliers pédagogiques permettant d’ancrer la géographie dans le réel et de croiser les regards. Mes élèves y ont déjà rencontré des auteurs, des illustrateurs et même des randonneurs de l’extrême. Autant de découvertes qui ouvrent des horizons souvent inaccessibles dans un environnement où l’accès à la culture demeure un défi quotidien.

Repenser l’espace scolaire avec les enfants
Avec ma formation d’historienne et quelques semestres de géographie, j’ai toujours eu une appétence naturelle pour ce domaine. Mais ce que je cherche avant tout, c’est à revisiter les apprentissages, à remettre l’élève au centre du processus. Je ne crois pas à une pédagogie descendante où l’enfant serait un vase vide qu’on remplit. Je crois en leur capacité à penser, à analyser, à proposer. Les élèves sont des êtres pensants avant d’être des êtres apprenants et leur regard sur le monde mérite qu’on s’y attarde.
La géographie, dans sa définition la plus noble, invite justement à cela : comprendre le monde pour y agir. Nos élèves en sont acteurs autant que spectateurs. Leur vision d’aujourd’hui façonnera celle des adultes de demain.
Cartes et contre-cartes : quand l’émotion prend forme
L’atelier s’est déroulé en deux temps. La première partie, menée par Nephtys Zwer, consistait à dessiner la carte des émotions. Après une courte introduction à la vue zénithale (si évidente pour les CM2, plus difficile à conceptualiser pour les plus jeunes), les élèves ont élaboré une légende émotionnelle (inspirée bien malgré nous par le film Vice Versa : chaque couleur correspondant à une émotion : joie, sérénité, peur, colère…). Les enfants ont représenté leurs ressentis face aux différents espaces de leur école.


Grande satisfaction : la joie (en jaune) et la sérénité (en orange) dominaient. Certains lieux restaient cependant sources d’inconfort (la peur en violet) : le préau sombre, le chemin menant à l’école, ou encore ma propre classe, pour les plus petits ! Verbaliser ces ressentis a été un exercice riche : il est facile d’expliquer pourquoi on a peur, plus difficile de dire pourquoi on se sent serein. Ce mot, sérénité, est devenu central dans nos échanges et dans ma réflexion sur le climat de classe.









Observer, comprendre, transformer
Pendant la récréation, les intervenants ont observé les élèves. Malgré nos efforts quotidiens, les constats étaient éloquents : la cour restait genrée. Les jeux de ballon monopolisent l’espace central, les filles occupent les marges ou se retirent dans des zones calmes. Ces observations ont nourri la seconde partie du projet : dessiner la cour de ses rêves.
Les productions d’élèves furent révélatrices : un groupe de garçons a conçu un espace presque exclusivement dédié au sport et au combat, tandis qu’un autre groupe, mixte et accompagné d’une AESH, a imaginé un jardin foisonnant, végétalisé, apaisant. Sans prétendre à une lecture scientifique, je vois là le reflet d’un besoin d’apaisement et de retour au calme, en écho à notre projet « école de la forêt » qui favorise la sérénité et la régulation émotionnelle.


Un projet citoyen et géographique
Si le temps nous a manqué, la richesse des échanges a comblé cette frustration. Les productions d’élèves seront prochainement archivées à la Bibliothèque nationale de France (une fierté immense pour eux comme pour moi !). Au-delà du symbole, cette reconnaissance valorise leur regard d’enfant sur le monde et leur rappelle qu’ils participent pleinement à la construction d’une société plus consciente de ses espaces et de ses usages.
Le lendemain, leurs cartes et contre-cartes furent exposées lors d’une conférence animée par Nephtys Zwer et David Goeury. Mes élèves, tout comme moi, y ont pris la parole. Et, pour ma part, j’ai tenu à redire ce qui guide ma pratique depuis toujours : arrêtons de considérer nos élèves comme des enveloppes vides à remplir. Écoutons-les, faisons-leur confiance, et inspirons-nous de leur manière d’habiter le monde.
Compétences travaillées
- Géographie (Cycle 3) : Identifier et représenter les espaces à différentes échelles ; lire et comprendre une carte ; construire une carte mentale ou émotionnelle ; décrire et expliquer les aménagements d’un espace vécu.
- EMC : Comprendre la notion d’égalité et de respect ; identifier les stéréotypes de genre ; coopérer et débattre ; exercer son esprit critique et citoyen.
- Arts visuels : Traduire une émotion par la couleur et la forme ; représenter un espace vécu de manière symbolique.
📎 Pour aller plus loin
- Imago Mundi – Revue de géographie et de cartographie
- Festival International de Géographie (FIG)
- Nephtys Zwer – Travaux et publications
- Bibliothèque nationale de France (BnF)
- La classe coopérative de Stef – Blog pédagogique
Suite à cette activité, j’ai été conviée à assister à une visio-conférence relative à la parution d’un ouvrage sur la géographie (l’enseigner, la définir, la vivre). Cette visio très riche (dans laquelle je suis restée spectatrice) a été porteuse de questions et d’enseignements. Pour ceux que cela intéresse, je vous propose ma prise de notes (certainement avec quelques fautes !)
Visio Clio Agora – 14 janvier 2026
Thème
Engagement : faire de la géographie au XXIe siècle
Ouvrage collectif dirigé par D. Goeury et A. Lefebvre Chambart.
Question centrale :
« Que signifie s’engager à faire de la géographie aujourd’hui ? »
I. La géographie comme science citoyenne et participative
La géographie est présentée comme une science commune, citoyenne et participative.
Intervention d’A. Lefebvre-Chambard.
La géographie consiste à écrire et à dessiner la Terre.
Les transformations actuelles, liées aux enjeux politiques, modifient la discipline : la géographie peut devenir un engagement et une prise de position.
Les travaux de C. Luxemburg montrent que redonner du pouvoir aux habitants des territoires correspond à une science ouverte et participative.
S. Elarabi insiste sur la nécessité de redonner du pouvoir aux personnes en situation d’exclusion. Il s’agit d’une science participative.
Les personnes étudiées doivent être impliquées. Il s’agit de coproduire la ville et d’impliquer les jeunes.
Ces démarches posent des questions pédagogiques.
Intervention de David Goeury : le travail du géographe ne consiste pas seulement à recevoir des données et à les traiter.
II. Éducation géographique et formes d’engagement
La réflexion porte sur la limitation des biais dominants et sur les formes d’engagement des géographes.
Les géographes sont de plus en plus nombreux dans les associations, dans les domaines liés aux SIG, et également parmi les élus.
Ils constituent une aide à la décision.
Leurs activités peuvent aussi être annexes.
Ces éléments permettent de dresser une typologie des formes d’engagement.
Les géographes sont engagés dans les questions environnementales.
Il est nécessaire de prendre en compte les coûts environnementaux.
III. Évolutions contemporaines de la géographie
Aujourd’hui, une génération de géographes mène des recherches citoyennes et des recherches pour les services publics.
Il existe une forte pression pour se tourner vers les outils statistiques, les satellites et les algorithmes, en s’éloignant de la réalité du quotidien, alors que celle-ci devrait rester un enjeu majeur de la géographie.
Au XIXe siècle, on distingue trois formes militantes :
- les géographes explorateurs au service des monarchies et des grandes entreprises, une vision longtemps dominante car soutenue académiquement ;
- les géographes qui décrivent le monde tel qu’il est et tel qu’il va devenir, comme Élisée Reclus ou Tristan lorsqu’il décrit Londres ;
- les géographes anarchistes, notamment Élisée Reclus.
La géographie des réfugiés concerne les personnes qui ne peuvent plus vivre chez elles, notamment à partir de la seconde moitié du XXe siècle.
Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont ces travaux qui sont repris. Les positions étaient fortes et trouvent aujourd’hui un écho important.
Annonce d’un colloque en septembre 2026 sur la cartographie et la contre-cartographie.
Développement d’une géographie sensible (XXe s) et de cartographies migratoires.
IV. Méthodes et enseignement de la géographie
La géographie est aujourd’hui plus engagée par ses discours et par ses méthodes.
Présentation de la plateforme Géodéclic, qui propose des scénarios prenant appui sur le lieu de vie de l’élève.
Il s’agit de repenser la géographie scolaire et de rétablir le lien avec le lieu de vie de l’élève.
Tout type de production audiovisuelle peut être au service de l’enseignement, mais il faut former les élèves à la lecture et à l’écriture de l’image et du son.
L’image et le son peuvent être utilisés pour construire une pensée.
Conclusion : il faut aider les jeunes à trouver et à fabriquer des outils de réflexion.
V. Le métier de géographe
Question posée par Béatrice Allain et Manouri :
« Qu’est-ce qu’un géographe ? »
Il existe une pression pour que les géographes produisent des cartes et que les sociologues analysent les statistiques.
Un géographe n’est pas un cartographe.
Il existe un risque de disparition de la géographie humaine.
VI. Le défi actuel
Le défi aujourd’hui est de dépasser le blocage étatique.
Étudier le terrain crée une gêne : arriver sur le terrain revient déjà à prendre position.
On préfère alors recourir aux études par satellite, ce qui permet de court-circuiter l’étude de terrain.

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